GHAYAR MURTI
Identités alternatives
Dieu m’est témoin que je n’aime pas ça. Rien ne vaut le fait de savoir à qui l’on a affaire, même si c’est le Diable — surtout si c’est le Diable. Justement, je viens de finir The Weird of the Wanderer, ouvrage oscillant entre le cocasse et le génial, le grotesque et l’apprêté, pondu par Frederick William Rolfe, maître du bizarre et du déguisement. Ce Rolfe a, toute sa vie, bravement combiné une pédophilie
déclarée avec le désir de devenir prêtre catholique ! Est-ce une tradition ? Certains le prétendent. Il paraît, d’après les modernes, que la tradition — quelle qu’elle soit — justifie certains écarts, comme par exemple un dépucelage en masse des donzelles au Paradis par un fidèle encore chaud qui vient d’arriver. Va savoir ! Le héros du livre est encore plus riche en identités alternatives — mort et vivant à la fois, voyageur dans le temps, etc. — que son auteur protéiforme. Rolfe, manifestement influencé par l’intrigue du second Faust (autre singularité étonnante), achève brusquement et hermétiquement son histoire, laissant le lecteur bredouille.
J’étais loin de soupçonner que j’allais vivre une expérience apparentée en allant regarder — et admirer, cela va de soi — le monument public et national, qui marque pour l’Inde entière la libération après deux cents ans de servage sous le pouvoir colonial britannique.
Quelques jours auparavant, je me suis rendu au musée d’Archéologie afin de suivre les étapes de la sculpture indienne, à travers la représentation idiosyncratique du nu féminin aux courbes très accentuées et la représentation tripartite du dieu Shiva, à l’œuvre avant que l’Inde ne devienne l’Inde (Mohenjo-Daro, 3000 BCE). Chemin faisant, j’ai remarqué un monument avec de multiples personnages allant à la queue leu leu. Derrière un vieillard indécemment vêtu — qui n’était autre que Mahatma Gandhi lui-même, héros de l’indépendance indienne — suivaient, en file indienne sur une plateforme d’allure rocheuse, dix personnages très différents, variant par l’allure, l’habit, le sexe, l’âge, la posture et l’état émotionnel. C’était le Ghayar Murti, le monument sacralisant l’immortelle participation des Onze au protestaire, 24 jours long, Dandi March (La Marche du Sel).
Le lendemain, grâce aux bons offices de mon copain Jack — un jeune Cachemiri rusé au visage de fouine travaillant à l’hôtel, qui me trompait régulièrement (mais pour la sympathie,
il faut payer) — je fus installé, muni d’instructions pléthoriques, dans le rickshaw de « my man » pour aller chez les Onze. Nous sommes bien à New Delhi, oui ? « My man », bien sûr, m’emmena au diable vauvert.
S’ensuivirent scandale, interventions de passants, palabres au rythme local, quand « my man », dans un accès de génie, sortit un billet de 500 roupies de son portefeuille bien garni et me montra une image. C’est ça ! Oui ! s’exclama-t-il, ravi, tout en annonçant avec un large sourire une substantielle modification du prix (j’aurais volontiers roué de coups ce Jack à la noix). Puis il éructa : « Ghayar Murti ». Je ne savais pas dans quel
guêpier je m’étais fourré… malgré avoir, ce matin-là, comme à mon habitude, invoqué le soutien du Principal. Hélas, les dieux partent souvent en vacances.
Nous allâmes donc — le rickshaw et moi, lui me collant au train — assez émus d’avoir trouvé le trésor, tenter de déchiffrer le cortège. Ça allait barder.
C’était la première fois que l’homme-cheval, natif de Delhi et victime de l’inégalité sociale, se rendait sur place. Le commencement fut fort. D’abord, il y avait Gandhi, solitaire et déterminé ; puis une forte matrone ; ensuite deux personnages guindés, essayant de faire avancer un vieillard récalcitrant et absent ; plus loin, un autre guindé qui suit, s’en fout et baille aux corneilles ; après lui, un malabar à poitrine nue scrutant l’avenir ; puis un curé de choc, cardinal tout au moins d’après le gabarit ; encore une nana, aux proportions plus harmonieuses que celles de la première ; un jeune homme qui tente de baratiner, gestes à l’appui, un vieillard confus, assis et passablement sourd.
Une plaque informative ? Que dalle !
Le rickshaw avance la mère de Gandhi pour la géante pépée. Je fournis Nehru pour le guindé de tête. L’homme-cheval propose un Sikh générique pour le beau indifférent — M. Singh, donc, comme 80 % des Sikhs. Je fais du curé colossal le primat de l’Inde. Et tous les deux, nous couronnons la seconde belle comme le fleuron de la dynastie Nehru-Gandhi : la charmante
Indira, Kali-Durga pour les ennemis… Elle gouverna par la trique et mourut par les balles…
Je coupe court, car je crains un agrandissement astronomique du prix de la course. De sorte que le traîne-patte coincé entre les guindés, le musclé qui fait le devin, celui d’après, le jeune faune qui s’agite comme un marchand de voitures et le vieux entêté jouant au grabataire restent anonymes.
Il est clair qu’il ne s’agissait là que d’un tas de suppositions ad hoc, de faible valeur. De retour à l’hôtel, je commence donc ma recherche. Trois semaines plus tard, elle n’est toujours pas terminée, et plus j’avance, plus les points d’interrogation se multiplient… C’est peut-être la preuve que le savoir et l’ignorance grandissent de conserve.
Donc, Ghayar Murti signifie « onze figures » — puisqu’il y a onze personnages. Élémentaire, jusque-là.
Mais qui sont-ils ?
En voilà la première cueillette.
La procession commémore donc le Dandi March, la marche organisée et
conduite par Gandhi en 1930 pour protester contre l’augmentation du prix du sel — formule souveraine pour démarrer une révolution — et qui marqua, sur le mur de l’Histoire, la fin prochaine de la puissance anglaise en Inde.
Les British, soutenus par la Ligue Musulmane et les princes (maharadjas) — l’Inde était alors encore parsemée de petits ou grands États théoriquement semi-indépendants, mais pratiquement entièrement soumis — déclenchèrent une répression massive. Mais rien n’y fit. Les British allaient l’avoir dans le baba. Le petit Babu (Gandhi) avait pris leur mesure. Il allait les botter.

Combien de chutes spectaculaires, à travers l’histoire, n’ont-elles pas été provoquées par l’idée stupide de modifier le régime du sel ! Monument et événement vont ici de pair : c’est du costaud garanti. Je souligne : politiquement, nationalement et émotionnellement parlant, c’est le monument le plus important de l’Inde. Est-ce précisément pour cela qu’il demeure relativement peu connu ? (La valeur esthétique ? Nous en parlerons plus tard.)
Situé tout à côté du palais présidentiel, s’il vous plaît. Un policier le garde jour et nuit. Et pourtant, il y a six ans à peine, on a réussi à voler les lunettes de Gandhi — chose à ne pas faire à un leader notoirement myope, même mort depuis longtemps.
Le monument fut créé à une date incertaine — faute de fiche Wikipédia personnelle, dirais-je — par Devi Prasad Roy Chowdhury (1889–1975), d’abord peintre, puis sculpteur de grande renommée, de grand talent et de haute position : directeur de l’École des beaux-arts de Madras, président de l’Association des artistes indiens, et proche comme cul et chemise de l’aristocratie bureaucratique anglaise qui dirigeait l’Inde, à qui il fournit d’excellents portraits en bronze. Que voulez-vous : les artistes sont anarchistes, révolutionnaires, mais fréquentent les riches. C’est dans leur nature. Lui non plus
n’avait pas de fiche Wikipédia au moment de ma recherche, le pauvre. (Il en a reçu une depuis ma visite.)
En pressant Internet comme un citron, j’ai appris que Chowdhury, bien que né dans une famille aristocratique, fut génialement versatile : peintre, sculpteur, musicien, lutteur, chasseur et administrateur. Et, de surcroît, qu’il aimait bien le petit peuple. À sa place, j’aurais fait pareil.
Quoique l’on ignore la date exacte de l’achèvement des Onze Figures — quel patronyme, mon Dieu ! — l’œuvre fut commandée par le gouvernement en 1972 et érigée seulement en 1982, sept ans après la mort de l’artiste. Sur une longue dalle rocheuse un groupe de figures en bronze,
hautes du double de la taille naturelle, évolue en file indienne, tout en étant solidement ancré dans le support.
Compte tenu du matériau, de la taille et de la posture, la capacité de Chowdhury à suggérer le mouvement est tout bonnement étonnante. Les personnages représentent les compagnons du Mahatma au début de la Marche du Sel. La scène, ainsi que l’interaction entre les figures, est assez théâtrale : derrière l’avancée déterminée du leader et d’une puissante matrone qui le suit de près, le groupe révèle une hétérogénéité d’attitudes, allant de l’indifférence à la discussion partisane et même à l’opposition. Quoi qu’il en soit, ils progressent ensemble, portés de l’avant comme de l’arrière

par les accords riches et veloutés, couleur de miel, du Raghupati Raghav Raja Ram, gorgé — telle une grappe mûre — de la résilience, de la confiance et de l’espoir de tout un peuple.
https://www.youtube.com/watch?v=nlTjtcyDgzI
Et ici, il faut souligner que Chowdhury n’en est pas à son coup d’essai. Ses deux grandes œuvres précédentes — The Martyr’s Monument (1947), à Patna, et surtout The Triumph of Labour (1959), à Chennai — sont de véritables tours de force, riches d’une muscularité saillante, d’une expressivité intense et d’un dynamisme percutant. L’artiste ne se limite pas aux martyrs ou aux laboureurs : ce sont des héros qu’il met en scène

Il y utilise déjà la présentation linéaire, en file et de profil, des figures, dispositif qu’il portera, dans le Ghayar Murti, à un niveau d’excellence. Je dirais donc, avec prudence, qu’il s’agit là d’un grand morceau d’art réaliste, harmonieusement enrichi de configurations symboliques permettant au spectateur une lecture alternative. Mais l’identité des personnages continue de me turlupiner.
Comment ignorer des gens à dimension historique qui sont pourtant si proches de notre époque ? Hitler lui-même a été oublié, figurez-vous, en Allemagne. C’est peut-être mieux ainsi.
Quant à moi, je voudrais offrir au monde une vision holistique — plus ou moins précise — de l’œuvre. D’abord, l’ensemble représente conceptuellement la Marche du Sel : là-dessus, l’avis est quasi unanime. Mais pour ce qui est de l’identification des figures, les choses se compliquent.

Le numéro un, c’est Gandhi. Avec ou sans lunettes, beaucoup plus râblé que d’ordinaire, dans la forme de sa vie, et attention au gourdin ! La matrone, numéro deux, me laisse dubitatif : je doute fort qu’elle représente sa mère, malgré les insinuations de canaille du rickshaw, spéculatif et ignorant. Certains y voient Sarojini Naidu, fameuse activiste et poétesse de surcroît, qui aurait participé physiquement à la marche (?), d’autres la jolie Kasturba, Madame Gandhi elle-même. Au choix !!
Le premier guindé, figure numéro trois, pourrait fort bien représenter le Pandit Nehru, même s’il ne participa pas réellement à la marche. Il ne faut pas être mesquin — et puis, c’est probablement lui qui a payé la douloureuse. L’autre guindé, figure numéro six, fait mine d’aider le Pandit sans trop se fendre.
Le numéro cinq, c’est le Sikh altier. Cinq et six regardent de côté ; chacun médite sur son avenir, hésitant entre deux hypostases : tueur de Premier ministre (Satwant Singh) ou Premier ministre lui-même (Dr. Manmohan Singh). Incertitude. Le sept, bien charpenté — un homme sans peur ni doute — doit être un compagnon du Triumph of Labour de Chennai et symboliser le prolétariat urbain. Le huit,
en revanche, malgré la grosse croix sur la soutane, reste une énigme : lutteur de foire ? Sumo rikishi déguisé en cardinal ? On n’a jamais vu ça ! Quoi qu’il en soit, avec un tel tonnage, on marche à peine.
Le numéro neuf, avec son air affranchi et non dépourvu de grâce, peut représenter la nouvelle femme indienne. Certes, quelques-unes sont devenues Premières ministres, cheffes de parti, voire Indira elle-même, ou même présidentes, comme la « tribale » Droupadi Murmu. D’autres, beaucoup mieux “roulées”, brillent à Bollywood. Mais la masse demeure dans le purin, traitée moins bien que les vaches sacrées. Mine de rien, la société indienne traditionnelle — après que Rama a poussé Sita au suicide — reste profondément misogyne, et les femmes continuent d’en pâtir, chez Arundhati Roy (The God of Small Things) comme chez Aravind Adiga (The White Tiger).
Le dix incarne la jeunesse qui croit — et pourquoi pas ? Il y a eu du progrès en Inde,
et certains Indiens se sont enrichis, sur place et à travers le monde, succès mesurable immédiatement et en centimètres. Pendant ce temps, l’impotent numéro onze, qui rechigne à se lever, incarne le cul-terreux national : agricole, affamé, hindouiste acharné, cruellement privé de protéines animales. Il est là, et las.
A la fin de mon parcours Ghayar Murti m’apparait beaucoup plus œuvre symbolique que réaliste. Tant mieux, j’adore modifier mon opinion. Seulement les sots disent toujours la même chose du genre – effaçons l’inégalité sociale – pendant que les autres mammifères (sauf peut-être les moutons) se prélassent dans les plaisirs de la dominance. Il se peut que la tendance “politically correct” actuelle ne soit qu’une variante sophistiquée de cet atavisme à longue vie ? Heureux d’avoir enfin compris que le Ghayar Murti est un assemblage symbolique reflétant la diversité de la société indienne — et non une image réaliste d’un moment précis de la Marche du Sel (même le Mahatma, gringalet dans la réalité, y est moulé en maître-gourdin costaud et coriace) — je me couche sur mes deux oreilles, laissant néanmoins, par acquis de conscience, le laptop allumé.
Les messages ne tardent pas à arriver, accompagnés d’un bruit particulièrement désagréable. Quant à leur contenu, n’en parlons pas.
• « Attention bidule, ce monument ne représente pas la Marche du Sel. Il n’y a pas eu de participantes féminines parmi les 79 protestataires ! »
—S’il vous plaît Monsieur — seulement un homme pouvait être aussi grossier — je vous envoie une
photo qui prouve le contraire. »
—Prends du repos bidule, elles proviennent d’autres manifestations organisées par le Mahatma ! Vu ? Compris ? »
• « Contrôle-toi bidule, la participation de Nehru au Dandi est un mensonge effronté propagé par le Congress pour se refaire le museau. »
—Mais, Monsieur, je n’ai fait que suggérer que la présence du Pandit fut virtuelle ou vaguement possible… »
—Ne suggère rien, bidule, quand tu es d’une ignorance crasse et même pas indien. Le silence est ton écot. »
•”Ici John Smartis DeKinky, professeur émérite d’historiographie de l’histoire de l’art à l’Université de Princeton. Écoutez-moi, Mister
Bidule-de-mes-soucis, et autres etcetera. Votre effronterie défie l’imagination. Après que des luminaires tels qu’Otto Warburg, Erwin Panofsky et Richard Wollheim ont pondu des vues séminales
et organiques sur la relation entre image et objet, comment osez-vous, dans votre misérable feuille de chou — dépotoir de galimatias et pot-pourri de concepts surannés — vous attaquer au problème sacro-saint de l’histoire de l’art ?
— Pardon, Maître, je suis moi aussi historien de l’art de formation, diplômé de l’Université de Columbia.
— Ah, je comprends : de Colombie. Membre du cartel, donc… Voilà qui explique tout ! Il faut que j’en informe le FBI.”
• « Ici, Field Marshal Munir (dictateur de facto du Pakistan) : te rends-tu
compte, bidule, ver de terre, de l’honneur que je te fais ? Fils de chien ! Islamophobe écorné ! Tu présentes la Partition comme une solution salutaire, alors que plus de deux cents millions de frères sont restés prisonniers de cet État fantoche, réactionnaire, extrémiste, raciste et sous-développé ? Sans la Partition, avec les croyants locaux et les frères Bengali de bonne foi, nous les aurions bouffés, bidule, bouffés ! »! »
— Pardon Maréchal, en tant qu’étranger, j’ai mal compris la situation… (je n’ai aucune envie de recevoir un traitement Rushdie à mon âge !) »
• « Trouillard, bidule ! C’est Kumar du Hindustan Times qui te parle lavette! Tu changes d’avis comme une travailleuse du sexe change de prix selon la tête du client. Publier la photo de ce général bidon, de ce traîneur de sabre, paré des distinctions achetées au marché aux puces?Sache, lâche, que de nombreuses figures du Ghayar Murti ont été dûment identifiées. Les vrais patriotes, bidule, n’ont aucune difficulté à reconnaître les effigies glorieuses des combattants de la liberté nationale : Matangini Hazra, Abbas
Tayyabji, Upadhyay, et la poétesse héroïne Sarojini Naidu, (à un mètre vingt derrière le Babu…). »
Effrayé à mort, je me rue sur l’agrandissement du Ghayar Murti accroché à mon mur de droite, j’arrache le gourdin du Mahatma et assène un coup farouche à mon Dell, qui expire. C’est depuis longtemps que je rêvais d’avoir un Apple. Quant aux identités alternatives, je n’ai jamais aimé ça.

